Discours du Pr. Moghaizel Nasr

Nada Moghaizel Nasr, Doyen de la FSEDU

Nada Moghaizel Nasr, Doyen de la FSEDU

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Texte intégral du discours

Intervention prononcée par le Doyen de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, le Professeur Nada Moghaizel Nasr, à l’occasion de l’événement Innover & Enseigner 2011, le 11 février 2011, sur le Campus des sciences humaines :

Soyons clairs.

L’innovation pédagogique, thème de cette rencontre qu’organise le Laboratoire de pédagogie universitaire et l’Unité des nouvelles technologies éducatives, n’est ni une valeur, ni un but en soi. Changer ne se fait pas toujours vers le mieux.

Innover ne signifie pas non plus, nécessairement, recourir à des technologies sophistiquées, ni mettre en place des dispositifs compliqués. Je suis personnellement très vigilante quant aux montagnes qui accouchent de souris. Je crois même que des « souris » perspicaces peuvent participer à bâtir des « montagnes ». Et que des pratiques anciennes peuvent être toujours d’actualité, toujours efficaces.

C’est donc loin de toute connotation idéologique que nous utilisons ce mot.

En le choisissant, nous avons simplement voulu dire que les nouveaux défis qu’affronte l’enseignement supérieur dans le monde et dans notre pays, exigent de revisiter nos méthodes d’enseignement.

Le monde se complexifie, le public universitaire se multiplie et change, les moyens d’accès à la connaissance deviennent accessibles pour tous, la connaissance elle-même croît de façon exponentielle, le marché de l’enseignement supérieur devient de plus en plus concurrentiel, et se soumet à des évaluations nationales ou internationales, le marché du travail exige de l’université la formation de compétences de haut niveau.

Vu tous ces défis, il relève donc du bon sens de revoir nos façons d’enseigner. Il relève du bon sens d’innover.

Sur un plan plus particulier, le Système européen de crédits dans lequel s’inscrit fort heureusement notre Université, induit une semestrialisation, qui peut être vécue comme un morcellement des enseignements. Elle implique aussi un travail personnel à fournir de la part de l’étudiant, et d’autres changements que nous sommes tenus de respecter. Ces changements ne peuvent réussir sans une modification de nos façons de faire, d’enseigner et d’accompagner les étudiants.

Par ailleurs, la démarche qualité s’impose dans un monde changeant et de plus en plus concurrentiel. De nouvelles dispositions législatives pour l’enseignement supérieur sont d’ailleurs à l’étude dans notre pays. Mais la qualité, c’est avant tout au cœur de nos salles de classe qu’elle se joue. Ce sont nos gestes quotidiens qui la traduisent dans la réalité, et la font advenir. Le souci de la qualité implique donc de se pencher sur nos méthodes d’enseignement, de les partager pour les améliorer, et en ce sens innover.

Pour toutes ces raisons, la pédagogie universitaire est devenue un des nouveaux champs de recherche dans le monde. Pour preuve les nombreux dispositifs, comme le SOTL, Scholarship of teaching and learning, mouvement international grandissant, visant à instaurer une démarche de questionnement scientifique sur les apprentissages des étudiants, en vue d’améliorer la pratique enseignante, et à communiquer publiquement sur cette recherche.

Etre enseignant chercheur implique aujourd’hui d’être chercheur non seulement dans son champ disciplinaire, mais également dans sa pratique d’enseignement.

L’innovation pédagogique est également un des nouveaux paramètres de réseaux nationaux et internationaux institutionnalisés, tels la International society for the scholarship of teaching and learning, et l’Association internationale de pédagogie universitaire à laquelle nous adhérons, et qui a maintenant une branche libanaise que nous avons participé à fonder.

Se former à des façons d’enseigner plus performantes est donc impératif et se fait par plusieurs biais.

Celui évidemment de suivre un cursus structuré, validé par un diplôme, comme le Diplôme de pédagogie universitaire, que propose notre Université aux enseignants du supérieur dans notre pays, et qui devient exigible dans d’autres.

Mais se former se fait aussi par le partage des pratiques avec ses pairs. Ce partage est précieux et formateur en soi.

Il est précieux et formateur, car pour partager une pratique, il faut tout d’abord s’assoir et se taire. Il faut commencer par tout simplement la décrire, l’écrire, nommer ce que l’on fait, l’expliciter, puis l’analyser.

Ces gestes anodins, mais que nous n’avons pas l’habitude de faire dans notre pays, permettent de formaliser l’expérience, de la capitaliser et d’en garder des traces, pour la développer, la communiquer et la rendre fécondante. Cette démarche est essentielle pour le développement des individus, des institutions et des pays. Elle fait partie quelque part de la construction du patrimoine et de la mémoire, sur les plans individuel et collectif.

Je pense que le simple geste de transcrire sa pratique pour la communiquer, cet « arrêt sur image », pour lequel nous accordons si peu de temps, est essentiel :

  • Pour ce pays sans mémoire, qui n’arrive pas à tirer des apprentissages de ses expériences, ni à capitaliser et à construire sur ce que d’autres ont entrepris.
  • Pour notre université en général : dans ce grand projet d’institutionnalisation qu’elle entreprend.
  • Pour nos diverses institutions : car le partage des pratiques leur permet de fonctionner comme « organisations apprenantes ». Cette approche que préconise l’OCDE pour les institutions chargées de formation, est reconnue actuellement comme déterminante pour améliorer leurs prestations. La « déprivatisation des pratiques », selon les termes de Philippe Perrenoud, en est une caractéristique majeure.
  • Pour nos enseignants enfin, qui mènent dans le secret des salles de classe, des projets utiles et intelligents.

Chaque fois que je participe à un colloque international, je suis triste de voir combien les autres savent faire ceci, mais pas nous. De nombreuses expériences que nous menons silencieusement auraient un effet de boule de neige, de spirale, si nous savions tout simplement les transcrire. Cela leur donnerait aussi une visibilité, nous donnerait une image positive de nous-mêmes, et nous permettrait de participer plus activement et en tant qu’interlocuteurs, aux échanges dans ce monde qui communique.

Cet après-midi nous ne proposons pas un spectacle d’acrobaties. Nous proposons simplement de partager nos façons de mieux faire, parce que cela est utile.

J’aime cette phrase de Saint Exupéry : « Les vrais miracles font peu de bruit, c’est même à cela qu’on les reconnait ». Ce sont parfois des démarches simples et à la portée de tous qui vous seront présentées, que vous pourrez adapter à vos cours ou vos institutions et qui feront la différence.

Je m’empresse de dire que beaucoup d’enseignants de notre Université, et qui ne sont pas avec nous pour cet événement, mettent en place des démarches innovantes. Et aussi que la mutualisation des pratiques d’enseignement ne nous a heureusement pas attendus pour se faire dans les diverses institutions de l’USJ.

Mais la mutualisation dont il s’agit ici concerne toute l’Université. C’est cela sa spécificité. Cette rencontre vise trois objectifs: La valorisation, la mutualisation, et l’incitation.

C’est-à-dire :

  • Donner une visibilité aux pratiques innovantes à l’USJ et montrer qu’elles ne concernent pas nécessairement l’usage de nouvelles technologies.
  • Partager les pratiques innovantes dans l’enseignement.
  • Encourager les enseignants à innover dans leurs pratiques en vue de les améliorer.

Nous proposons de les atteindre à travers les trois approches suivantes :

  • La présentation du site INNOV, qui permet désormais des rencontres virtuelles et régulières entre nous et qui a été mis en place par le Laboratoire de pédagogie universitaire et l’Unité des nouvelles technologies éducatives.
  • Les ateliers et les débats qui suivront cette séance plénière.
  • Les posters réalisés pour les présentations, actuellement exposés dans le hall de la Faculté des sciences de l’éducation et qui circuleront dans les divers campus de l’Université.

Les pratiques présentées ont été retenues parce qu’elles répondent à quatre critères :

  • Modifier les conditions habituelles d’un enseignement universitaire classique.
  • Mettre en œuvre une méthode, des outils ou un savoir-faire ayant un impact direct et observable sur l’enseignement.
  • Avoir été expérimentées.
  • Etre transférables.

Je remercie les personnes qui ont accepté de présenter leurs pratiques et de s’exposer. Il faut de la générosité, de l’humilité et une confiance en soi pour le faire.

Je souhaite aussi les rassurer. Ce moment n’est pas un moment d’évaluation ou de jugement, mais un moment de fécondations mutuelles. Certaines de vos expériences feront écho, elles seront peut-être adaptées par certains, et transférées à leur propre contexte d’enseignement. Elles permettront à d’autres d’interroger leurs pratiques, premier geste pour les faire évoluer. Le travail d’explicitation que cette présentation a exigé a dû vous être bénéfique. L’exposé en lui-même vous permettra d’être encore plus au clair avec ce que vous faites. Les échanges avec vos collègues vous permettront de l’affiner.

Je remercie chacun d’entre vous d’être là pour apprendre des expériences des autres, et avec eux.

Cela aussi suppose de la générosité, de l’humilité et de la confiance en soi.

Je remercie les membres du Laboratoire de pédagogie universitaire, pour le climat et les projets que nous savons construire ensemble. En consultant le site du Laboratoire, on se rend compte du travail collectif effectué au fil des années.

Je remercie plus particulièrement aujourd’hui, les membres de la commission qui a organisé cet événement, avec professionnalisme et bonne humeur : Stéphane Bazan, Elie Yazbeck, Christine Khoury, Marie-Christine Baz-Homsi et Myrna Ghannagé.

Nous sommes plus intelligents ensemble que seuls, la vie ne cesse de me le prouver.

Et si « au possible nous sommes tenus », j’espère que cet après-midi passé ensemble nous rassurera, et nous montrera qu’améliorer les choses est possible, et que nous y sommes tenus.

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