Systémique et éducation

Posté le 2 janvier 2011 Laisser un commentaire »

Texte de M. Serge Gélalian, enseignant à la FLSH.

On constate de plus en plus dans nos universités libanaises des résultats estudiantins mitigés voire médiocres. La maîtrise de la langue et la structuration de la pensée sont plutôt bancales. Ajoutons-y le plagiat, dont usent (et abusent) des étudiants soit pour compenser leurs lacunes cognitives soit par simple feignardise (transformée au Liban en « bravoure », chatâra), ainsi qu’une inculture générale rampante et nous avons un tableau peu reluisant de la situation universitaire. En somme, nos étudiants sont du type ni tête bien faite ni tête bien pleine. L’Etat, l’école et la cellule familiale libanais sont en grande partie responsables de cette situation, peut-être pas par manque de bonne volonté mais plutôt par manque de méthode.

Nous pouvons remédier à cette situation à l’université – c’est notre devoir – de manière que les résultats globaux se répercutent sur l’école pour que celle-ci, en retour, reforme des élèves à la tête bien faite tout en se réformant elle-même. Nous pensons qu’en introduisant à l’université l’enseignement de la méthode systémique, nous pourrions redresser la barre et aboutir à des résultats probants.

Là où il y a de la volonté, il y a un chemin, dit un proverbe arménien.

La systémique : qu’est-ce que c’est ?

Ce n’est pas à proprement parler une science mais une méthode de penser féconde qui a fait ses preuves dans divers domaines. Elle est enseignée dans quelques universités européennes et américaines (Canada y compris), elle est appliquée dans certaines entreprises mais elle demeure encore mal connue parce qu’elle aborde les problèmes à résoudre de manière globale (holistique) en tenant compte de l’incertitude mais surtout parce qu’elle détonne avec la méthode analytique, dite cartésienne. Cette dernière est toujours prisée dans l’enseignement alors que bien des penseurs ont dénoncé les limites du cartésianisme – à commencer par Leibniz – sans toutefois nier les avancées qu’elle a forgées.

La systémique a surtout fait ses preuves dans le domaine de la psychologie avec la thérapie familiale. D’autres domaines en font également usage tels que l’industrie, l’urbanisme, la santé, la gestion (surtout hospitalière).

La systémique permet de déchiffrer la réalité complexe qui nous entoure pour tenter de mieux la comprendre et, si possible, d’agir sur elle avec plus de pertinence. Elle représente une « boîte à outils » mieux adaptée que les concepts de la logique cartésienne pour appréhender la « complexité organisée », celle des grands systèmes biologiques, économiques, politiques et sociaux. Car de nos jours, nous sommes confrontés à des problèmes bien difficiles à résoudre tels que le réchauffement climatique, le terrorisme, l’urbanisme. On a donc besoin d’une méthode qui nous permette de mieux cerner ce genre de problèmes et de mieux les résoudre surtout au niveau des prises de décision. Joël de Rosnay a nommé cette méthode le Macroscope , un outil qui nous permet de voir l’infiniment complexe avec plus d’acuité. Ce n’est pas un instrument au même titre que le microscope et le téléscope , c’est un outil cognitif constitué de méthodes et de techniques permettant de faire usage de nos deux hémisphères cérébraux, la méthode analytique favorisant uniquement l’hémisphère gauche.

Ainsi, – et pour rester bref – la traditionnelle méthode analytique se concentre sur la séparation/isolation des parties d’un système étudié et l’examen de chaque partie est exécuté isolément ; puis les parties sont réassociées pour reconstituer le fonctionnement du système. Cette approche convient bien à l’analyse des systèmes homogènes, c’est-à-dire comportant des éléments semblables et présentant entre eux des interactions faibles et linéaires, comme l’a démontré Joël de Rosnay. La méthode systémique, par contre, se concentre sur les interactions mutuelles entre les parties constituantes du système – et par conséquent sur leurs rétroactions – et sur la manière dont le système interagit avec ses parties constituantes et avec son environnement. Cela signifie qu’au lieu d’isoler les parties du système pour tenter de comprendre son fonctionnement, la systémique procède par élargissement de sa vision – vision holistique – en vue de prendre en considération le plus possible d’interactions au sein du système et entre ce dernier et son environnement. Cette procédure aboutit souvent à des résultats bien différents de ceux de la méthode analytique, des résultats contre-intuitifs, surtout si le système étudié est complexe et/ou dynamique. Cette méthode est très utile pour des systèmes dont les composants sont en interaction forte et non-linéaire (université, entreprise, famille, société, etc.)

Un cas particulier de la systémique est la dynamique des systèmes. C’est une discipline créée dans les années soixante par le Dr Jay Forrester du MIT et qui se donne pour but d’étudier les systèmes complexes évoluant dans le temps. Elle a d’abord été utilisée en urbanisme puis dans les sciences du management et de l’ingénierie puis elle s’est peu à peu propagée pour se révéler un outil bien utile dans les sciences sociales, économiques, et même physiques ou biologiques, ces dernières faisant de plus en plus appel de nos jours aux sciences de la complexité. La science des systèmes est d’ailleurs née à partir des observations d’un biologiste : Ludwig von Bertalanffy.

Utilité de la systémique

En quoi la systémique serait-elle utile aux étudiants ? Je répondrai à cette question par cette conclusion d’une présentation du groupe de Diffusion de la pensée systémique de l’AFSCET :

La Systémique est un savoir et une pratique qui permet de traiter les questions difficiles en complétant et en enrichissant le raisonnement causal, linéaire et déterministe quand il n’est plus adapté à la nature complexe de la situation et qu’il devient réducteur et simpliste :

  • Elle utilise des outils conceptuels (dont la modélisation/simulation, l’analogie et les stratégies paradoxales) d’observation et d’interprétation des faits, sans les extraire de leur contexte révélateur de sens. Son mode d’expérimentation permet des essais non destructifs et ouvre des voies de solution, y compris quand il n’y a pas de solution, et qu’il s’agit alors de trouver un équilibre convenable entre les forces en présence.
  • Elle procède méthodiquement par tâtonnements (essais/erreurs) pour comprendre, évaluer les interprétations et déterminer les leviers d’action. Elle assure la progression dans la construction d’une solution satisfaisante, même sans disposer de toutes les informations utiles et sans avoir nécessairement tout compris.
  • Elle garantit la satisfaction de toutes les parties prenantes par ses modes de raisonnement en commun, et sa vision globale et permanente des effets locaux.

Elle favorise par-là l’interdisciplinarité.

  • Elle permet à chacun de se rendre compte de l’impact de sa propre action sur le résultat collectif et d’en prévenir les effets indésirables.

La systémique peut donc nous apporter un plus notoire, une valeur ajoutée dirions-nous, sur les plans cognitif et pratique. D’abord, elle nous permet de penser autrement, d’élargir notre vision au lieu de regarder (et non pas voir) sous un angle particulier (souvent le même), en nous conncentrant sur les liens qui unissent les divers composantes d’un système. Relier pour mieux adapter, concevoir et construire.

Ensuite, conséquence de ce qui précède , elle nous permet d’agir autrement. Ainsi, quand un problème se présente, plutôt que de foncer sur le “noeud du problème”, il s’avère souvent efficace d’agir sur des facteurs en apparence indirectement concernés, situés à la périphérie.

Enfin, et c’est un point qui a son importance : l’observateur du système fait partie du système ; il ne lui est pas extérieur comme dans la méthode analytique. Les systèmes observés ne sont pas considérés uniquement comme des objets « inertes ». C’est dans l’action qu’on apprend à comprendre.

Pour aller plus loin

Nous constatons donc que notre éducation ne nous a pas vraiment appris à avoir une vision globale du monde qui nous entoure. Tout au long de nos études, le monde nous est présenté de manière parcellaire, découpé en disciplines ou en portions de réalité fragmentées et isolées. Aujourd’hui encore, dans nos écoles, les élèves sont confrontés à des « matières » sans qu’on leur apprenne qu’elles sont interreliées de manière à former un tout indissociable. Le français, par exemple, est ainsi subdivisé en : grammaire, dictée, expression écrite, lecture, etc. et les élèves ne se rendent pas toujours compte que c’est une langue qu’ils apprennent.

Si l’on voudrait donc former les étudiants de l’avenir, nous devons leur fournir le bagage nécessaire qui leur permettra de gérer la compléxié croissante du monde environnant. Si nous suggérons la méthode systémique, c’est surtout parce qu’elle constitue une « méthode flexible » . La flexibilité, conjuguée avec une certaine ligne directrice, engendre des effets positifs sur le développement intellectuel. C’est aussi parce qu’elle constitue une démarche constructive au sens piagétien du terme. L’apprenant se construit tout en construisant.

Introduite en France (en provenance des Etats-Unis) par des chercheurs, aujourd’hui de renom : Edgar Morin pour la sociologie, Joël de Rosnay pour la biologie, René Passet pour l’économie, Jacques Mélèse pour la théorie des organisations, elle a été appliquée au domaine pédagogique par R.M. Gagné, Georges Lerbet, Demaizière et Dubuisson, Jerry Pocztar , Marguerite Altet, entre autres.

Voici à titre d’exemple le modèle systémique de M. Altet :

Ce modèle, qui décrit la pédagogie comme étant « la régulation fonctionnelle et dialectique entre les processus enseigner–apprendre, apprendre–enseigner [...], met l’accent sur la dynamique de la régulation pédagogique qui est plus de l’ordre du flux, de l’énergie et du temps que de l’équilibre entre des pôles ».

(http://perso.orange.fr/joseph.rezeau/recherche/theseNet/theseNet-1_-2.html#Heading375)

La systémique est à la fois un outil et un cadre qui développe des capacités cognitives élevées tout en améliorant l’apprentissage et la mémoire. A l’époque de l’interdisciplinarité, d’Internet et de la mondialisation, proposons donc à nos étudiants des NTF .

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